Radio Haïti Inter

Radio Haïti-Inter, qui fut la première station radio indépendante en Haïti, jouissait d’une popularité sans pareil parmi le peuple haïtien.

Fondée en 1935 par Ricardo Widmaier, un innovateur dans le domaine de la radio, la station n’a véritablement trouvé son identité que lorsque Jean Dominique, agronome reconverti en journaliste, l’a rachetée à la fin des années 1960. Avant cela, Dominique travaillait comme agronome dans le Nord d’Haïti, jusqu’à ce qu’il soit arrêté par le régime des Duvalier et forcé de quitter son poste.

Jean Dominique, jeune agronome a Bayeux dans le Nord d'Haiti

Jean Dominique, jeune agronome à Bayeux, dans le Nord d’Haïti en 1956

Alors qu’il cherchait du travail à Port-au-Prince au milieu des années 1960, on lui a confié l’animation d’émissions culturelles sur les ondes de Radio Haïti. En 1971, Dominique a rebaptisé la station radio Radio Haïti Inter, et c’est alors qu’il a commencé à transformer la radio en un outil de résistance majeur contre la domination dictatoriale et la corruption politique. Dans les années 1970, Radio Haïti était la seule station à transmettre et commenter l’actualité en créole (qui est la langue maternelle de tous les Haïtiens) en plus du français (le français était, à cette époque, la langue traditionnelle des médias en Haïti, même si moins de 10% de la population le comprend bien et le parle couramment).

L’époque couverte par les enregistrements fut marquée par l’agitation et la violence. Au même titre qu’Haïti, la station radio vivait au rythme des conflits et l’instabilité politiques. Le 28 novembre 1980, le régime des Duvalier lança une campagne de répression massive des journalistes, des militants des droits de l’homme et des partis de l’opposition. Tous les journalistes de Radio Haïti furent arrêtés. La plupart furent envoyés en prison, puis exilés de force aux États-Unis, au Venezuela ou au Canada. Certains furent torturés, comme Richard Brisson, le gérant de la station, qui fut finalement exécuté par le régime en 1982.

Richard Brisson at the microphone, late 1970s. (photo courtesy of CIDIHCA)

Richard Brisson à la fin des années 1970 (avec l’aimable autorisation de CIDIHCA)

Dominique réussit à s’échapper et à s’enfuir à Caracas, puis New York. C’est là qu’il retrouva Michèle Montas, son épouse et associée, qui y avait été exilée de force après sa sortie de prison. A la chute du régime des Duvalier en 1986, le couple retourna immédiatement à Port-au-Prince pour reconstruire la station de radio, projet rendu possible notamment grâce à l’argent donné par le peuple haïtien.

Jean Dominique at the microphone

Jean Dominique au micro

La station radio fut attaquée à de multiples reprises pendant les années de transition qui virent se succéder plusieurs régimes militaires à la fin des années 1980. Sa façade fut criblée de balles et de traces de grenades. Malgré cela, Radio Haïti resta sur la ligne de front du combat pour la liberté d’expression, donnant le micro à ceux qui n’avaient pas de voix et envoyant des reporters dans la campagne et les quartiers « chauds » de Port-au-Prince, où personne n’osait aller.

Jean Dominique and Michèle Montas. Radio Haiti's 60th anniversary, 1995.

Jean Dominique et Michèle Montas à l’occasion du 60eme anniversaire de Radio Haïti’s, 1995

La station fut forcée de fermer à nouveau en 1991 quand un coup d’état renversa le gouvernement de Jean-Bertrand Aristide après seulement 7 mois passés au pouvoir. Dominique et Montas furent obligés de repartir en exil aux Etats-Unis. Ils rentrèrent en Haïti en 1994 quand les soldats américains envahirent le pays pour rétablir Aristide comme président.

Comme il l’avait toujours fait pendant sa carrière, Dominique continua à travailler sans répit pour dénoncer la corruption gouvernementale et la violation des droits de l’homme. Le 3 avril 2000, sa quête de la vérité et de la justice finit par lui coûter la vie. Il fut abattu dans la cour de la station radio aux côtés d’un employé nommé Jean Claude Louissaint. Montas, accompagnée de la fille de Dominique, Jan (J.J.) Dominique, qui travaillait comme directrice exécutive de la station depuis 1994, décidèrent de garder la station ouverte. L’équipe de journalistes, tous jeunes, vaillants et dévoués, ne quittèrent pas le navire malgré le danger qu’ils encourraient, et redoublèrent d’effort pour faire triompher la justice et les droits de l’homme. Ils menèrent une enquête sur les crimes restés impunis, et se penchèrent en particulier sur les circonstances de l’assassinat de Jean Dominique. En 2002, une autre tentative d’assassinat à l’encontre de Michèle Montas entraîna la mort par balle de son garde du corps, Maxime Seide. Suite à la recrudescence et l’escalade de menaces à l’encontre des membres de la station radio, Michèle Montas et J.J. Dominique décidèrent de fermer la radio en février 2003 et de repartir à nouveau en exil.

Maxime "Big" Seide, killed 25 December 2002

Maxime Seide (dit “Big”), tué le 25 décembre 2002

Radio Haïti-Inter proposait des émissions quotidiennes, de 6h du matin à minuit. Elle offrait un résumé de 5 minutes de l’actualité une fois par heure, six programmes d’actualités d’une heure (trois en créole et trois en français), un programme dans l’après-midi sur un thème particulier (Micro Témoin, en français), ainsi qu’une table ronde d’une heure ou un programme d’entretiens en français ou créole (Forum démocratique, Pawòl la Pale or Face à l’Opinion) selon la saison. Il y avait aussi un programme éducatif sur la santé, le droit des femmes, l’agriculture et les problèmes concernant les enfants.

En trente ans de travail, c’est vraiment le courage et les efforts de l’équipe de reporters et de correspondants qui permirent à la station de fonctionner. Montas, qui commença dans les années 1970 comme reporter et journaliste d’investigation, dirigea la rédaction de 1990 à 2003 et forma plusieurs générations de journalistes haïtiens pendant sa carrière. Marcus Garcia fonda Radio Mélodie. Konpè Filo (Anthony Pascal de son vrai nom) est un journaliste et personnage très connu dans le domaine de la radio et de la télévision. Liliane Pierre-Paul, Marvel Dandin, et Sony Bastien fondèrent Radio Kiskeya, une station qui existe toujours et qui continue l’engagement de Radio Haïti à servir l’intérêt général. Harold Isaac, qui était rédacteur en chef lors de la répression de 1980, est parti au Canada quand le gouvernement l’a forcé à quitter Haïti. J.J. Dominique présentait le programme quotidien « Micro Témoin » et le magazine culturel « Entre Nous ». Elle est à présent une écrivaine reconnue qui vit à Montréal. À la même période, la station radio appréciait également la présence à l’antenne et les efforts de journalistes comme Jean Roland Chery, Immacula Placide et Guerby Dujour. Paul Dubois était responsable de la programmation culturelle. Sony Estéus était responsable de la Société d’Animation et de Communication Sociale, un réseau de radios communautaires en Haïti, jusqu’à sa mort en 2015. Gregory Casimir et Fritzson Orius ont, depuis, aussi fondé leurs propres radios.

Radio Haiti newsroom #1

Quelques membres de l’équipe de Radio Haïti en 1995. A l’arrière : Jean Claude Mathieu (Fanfan); Guerlande Éloi, Jean Roland Chery, Maggy Dazema, Sony Estéus, Michèle Montas, Pierre Emmanuel (Manno). Assis : Wilfrid Lavaud (Ti Do), Jan (J.J.) Dominique, Paul (Paulo) Dubois, Fritson Orius, Georges Muller Polistin.

Ces personnes, et bien d’autres membres de l’équipe, possédaient tous les qualités journalistiques et l’engagement féroce pour le reportage en profondeur qui étaient la marque de fabrique de Radio Haïti. À travers la couverture quotidienne des événements, des entretiens avec d’éminents écrivains, artistes et penseurs, l’analyse politique et des discussions sous forme de table ronde, les journalistes de Radio Haïti ont réuni un ensemble de voix et d’opinions qui constituent peut-être l’archive la plus importante et la plus complète sur l’histoire d’Haïti à la fin du vingtième siècle.

Ces enregistrements montrent l’évolution de la société et des médias haïtiens sur une période de plus de trente ans. Dans les années 1960 et 1970, tous les journaux étaient publiés en français, et les quelques stations radio existantes émettaient en français également. Pendant ce temps, le créole n’était utilisé que dans les publicités, la musique et le divertissement, malgré le fait qu’elle soit la langue maternelle de la population et de tous les Haïtiens. De nouveaux médias sont apparus après la chute de Duvalier, et avec les innovations technologiques qui ont rendu la radio plus accessible à tous, le paysage médiatique a changé de façon radicale. Aujourd’hui, grâce à Radio Haïti qui fut précurseur et montra le chemin, la couverture de l’actualité en créole est bien plus répandue et la majorité des Haïtiens peuvent ainsi enfin comprendre les nouvelles et participer directement et faire entendre leur propre voix.

Radio Haiti newsroom #3

Moment de détente à l’occasion du 60eme anniversaire de Radio Haïti, 1995. Devant : Beethova Obas, Wilfrid Lavaud (Ti Do), Paul (Paulo) Dubois, Pierre Emmanuel (Manno). À l’arrière : Maggy Dazema et Septimus André, technicien du son

 

Les archives de Radio Haïti représentent une variété de matériel ; des programmations culturelles datant des années 1970 et d’anciennes entretiens au sujet de « l’haïtianité » (ou « ce qu’ “être Haïtien” signifie), bien souvent réalisés avec des intellectuels et en français, à des reportages en créole et des débats durant la période de 1986 à 2003 quand les intérêts et les voix du peuple haïtien ont réussi à être entendus à la radio. En bref, ces enregistrements sont le témoignage du combat difficile et trop souvent sanglant qu’ont mené Radio Haïti et la société civile haïtienne pour la liberté de parole et la liberté d’association en Haïti.

Le documentaire L’Agronome, réalisé en 2003 par Jonathan Demme, cinéaste de renom, présente l’histoire de Radio Haïti-Inter ainsi que la politique haïtienne au vingtième siècle et la vie extraordinaire de Jean Dominique et Michèle Montas.

10. 1. JanDo

Jean Dominique revient d’exil en 1986, et est accueilli à l’aéroport par une foule de 60 000 personnes

 

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